Une légende, connue dans toute la Mongolie,
raconte l’histoire d’un jeune homme, appelé le plus souvent Coucou Namjil, qui fut envoyé en
service militaire à l’autre bout du pays. Les versions divergent pour savoir
s’il venait de l’est et fut envoyé à l’ouest ou vice-versa. Mais dans tous les
cas, la Mongolie, même à cette époque indéterminée, c’est grand, et l’est est
loin de l’ouest et vice-versa. Comme c’était un jeune fils d’éleveurs et qu’il
connaissait bien les chevaux, on lui confiait le soin de les mener boire le
soir à la rivière. Et c’est là qu’il fit la connaissance de la fille du
Prince-général local, une excellente cavalière, qui venait elle aussi prendre
le frais au bord de l’eau. Bien sûr, à force de se chanter des chants alternés
d’une berge à l’autre, ils finissent par tomber profondément amoureux et
continuent à se fréquenter en cachette jusqu’au jour où le jeune homme, qui a
terminé son service militaire, est prié de regagner la yourte de son enfance,
laissant derrière lui les chevaux, le général et l’amour.
Heureusement, la fille du général, qui était
un peu magicienne, avait pensé à tout. Avant son départ, elle lui fait don d’un
merveilleux cheval, un cheval noir, tout noir, mais surtout un cheval ailé qui
parcourt en quelques battements de ses grandes ailes la Mongolie d’est en ouest
(ou d’ouest en est, c’est selon). Donc, toutes les nuits d’est en ouest, puis
d’ouest en est (ou inversement), Coucou Namjil, sur son cheval ailé noir, va
retrouver sa bien-aimée au bord de la rivière. Bien sûr, dans son village,
personne ne connaît son secret, le secret de la fille du général et le secret
du cheval ailé. Car le jour, ce n’est qu’un cheval ordinaire. Il ne déploie ses
ailes qu’à l’approche de son maître. Mais une fille du voisinage, qui
convoitait un mariage avec Coucou Namjil et ne voyait pas ses affaires avancer,
résolut de l’espionner pour savoir ce qui le tenait éveillé toutes les nuits…
et assoupi tout le jour ! Quand elle découvre le cheval, de jalousie, elle
lui coupe les ailes – à grands coups de ciseaux, dit la légende, par quoi il
faut probablement entendre les ciseaux qui servent à tondre les moutons, donc
plutôt s’imaginer des grandes cisailles que des ciseaux d’écolier à bout rond.
Le cheval en meurt.
Alors quand Coucou Namjil découvre ce forfait, une
grande tristesse s'empare de lui. Non seulement il n’épouse toujours pas la fille
jalouse, mais il récupère le crâne de son cheval, et il récupère les crins de
son cheval, et il en fait une vièle, dont la caisse de résonance est la tête du
cheval, et dont les cordes sont les crins du cheval, et quand il en joue, il
croit reconnaître le galop et les hennissements de son ami le grand cheval
ailé ! C’est l’invention de la vièle à tête de cheval. Maintenant, on sait
que ça ne s’appelle pas « vièle à tête de cheval » à cause de la tête
de cheval sculptée aujourd’hui sur le manche de chaque morin huur, mais à cause de la toute première caisse de résonance de la
toute première vièle, qui était littéralement un crâne de cheval.
Et grâce au Morin huur, on peut maintenant
répéter et transmettre cette histoire en musique.
Voilà une belle histoire, qui court partout.
Mais là-dedans pour l'instant, point de danse.
Le Morin huur et son célèbre inventeur président à toutes les performances, ici Festival des arts traditionnels, Ulaanbaatar, juin 2011©R. Blanchier |
Qu’à cela ne tienne, se dit Sevjid, le grand chorégraphe national. Et il compose Jalam Har, une pièce pour trois danseurs (hommes), dont deux faire-valoir et un soliste vêtu d’un somptueux deel (tenue longue) noir. Ça tombe bien, Jalam, c’est le nom du cheval, et Har, ça veut dire qu’il est noir.
Une version solo de la chorégraphie de
Sevjid, par l’ensemble Mandah Nar (aujourd’hui dissout) Voir Jalam Har.
Regardez comme elles flottent, les manches du costume, comme les ailes du grand cheval noir !
Qui dit danse mongole dit Sevjid, et qui dit
Sevjid dit Jalam Har !
Ne nous attardons pas outre mesure sur l’utilisation
facile des développés et pas-de-cheval, oublions ce que cette danse doit au
ballet russe et aux danses de caractère, et plus particulièrement à la
« danse kalmouk » du chorégraphe russe Moiseev (trio masculin qui alterne l'évocation des mouvements d'ailes des rapaces et des allures du cheval).
Considérons plutôt
avec une attention redoublée l’inspiration « mongole » de la chorégraphie.

D’un côté, la légende commune d’un cheval
ailé, de l’autre, une danse au nom vibrant pleine d’authenticité... le
génie de Sevjid a été de mettre les deux ensemble : et ça marche ! Car c’est ainsi que Jalam Har, nom perdu d’une
danse oubliée d’un sous-groupe minoritaire, devint l’emblème de la danse, de la
nation, et de la bière mongoles !
Jalam Har, la bière des vrais Mongols Har !
(jeu de mots intraduisible) À consommer avec modération !
Super article ! entre légende, réalité et art :)
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