En 1937 paraît « Dix-huit
chants et poèmes mongols, recueillis par La princesse Nirgidma de Torhout et
transcrits par Madame Humbert-Sauvageot, Avec notations musicales, texte
mongol, commentaires et traductions », publié par la Librairie
orientaliste Paul Geuthner, dans la collection Bibliothèque musicale du Musée
Guimet, dirigée par Philippe Stern. Quand je demande à consulter
l’ouvrage, le bibliothécaire me regarde bizarrement. Il le déniche dans le
catalogue local ; la référence est placée sous l’estampille de méchant
augure « en mauvais état ». Je le supplie d’aller au moins voir s’il
est en mauvais état un peu corné ou en mauvais état complètement décomposé. Il
disparaît dans une obscure réserve et revient, assez longtemps après, une
enveloppe kraft entre les mains. Il en sort le précieux ouvrage. Les feuilles
en sont jaunies, la couverture part en miettes. Qu’importe, le livre est
consultable, c’est tout ce qui compte.
 |
L'"écriture claire" des Oirad |
Quelques mots d’introduction replacent
brièvement la musique et le chant mongols dans leur contexte. Dans la première
partie, on trouve une traduction élégante, poétique, très belle, des dix-huit chants chacun
accompagné de quelques commentaires de contexte, ou bien replaçant certains
extraits dans la totalité du texte, ou qui tentent de rendre familier le genre
musical à un mélomane occidental. La seconde partie contient des partitions du
thème musical accompagnées des paroles en dialecte torguud.
Dans la troisième
partie, on trouve une page de gauche avec les textes des chants en
« écriture claire », l’alphabet vertical de l’empire oirad, une page
de droite avec une translittération pour le moins fantaisiste de ce texte en
alphabet latin. Évidemment l’ordre des
traductions, celui des partitions et celui des transcriptions ne correspondent
pas. Rendons mille grâces à John R. Krueger qui a remis de l’ordre dans tout ça (John
R. Krueger, « Dix-huit chants et poèmes mongols » revisited, Études
mongoles 6, 1975, pp. 215-229).
Malgré ces petits défauts d'édition, un honorable commentateur de l’époque ne peut que
louer ce « mince album où il y a plus d’enseignements sur les Mongols et
leurs terres que dans maints épais volumes de la science occidentale » et déplorer qu'il soit, justement, si mince (Pierre
Lévy, Princesse Nirgidma de Torhout et Mme Humbert-Sauvageot : Dix-huit
chants et poèmes mongols, Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient
40.2, 1940, pp. 461-462).
À mon sens la traduction, d’une sensibilité
et d’une finesse rares, fait des chants « populaires » de véritables
poèmes, dont la portée politique, portée par la voix de l’amante ou du père qui
attendent, sur le pas de la yourte, le retour du mari aimé, du fils chéri, du
brillant héros parti à la guerre, n’a pas été édulcorée par la propagande communiste,
mais plutôt rehaussée par le bon goût françois.
Les croupière de vieil argent
Les lourdes brides de son cheval
Ont brillé une dernière fois
Un soir déjà lointain
Il est grand temps que Touri
revienne
Ses rênes de soie flottaient au
vent
Ses pas se sont éloignés
Sur la plaine blanchie de givre
Un soir déjà lointain
Il est grand temps que Touri
revienne
Les astres se lèvent et puis se
couchent
Ceux qui s’en vont ne reviennent
pas
Il est grand temps que j’aille
Rejoindre Touri, Touri Bendi
Ou encore :
Pour toi, j’ai tissé au clair de
lune
Une tunique de fleurs jaunes
Si j’avais pu croire à ton
abandon,
Ah, Hantarma !
Au fil de l’eau, je l’aurais
effeuillée
La traduction se voulait
« proche du texte ». Dans la
version mongole, on cherche en vain cette fidélité revendiquée… Liberté chérie !
pour le chant, ne sied-il pas que l’exactitude philologique soit parfois
sacrifiée à la beauté du texte ?
Une « Carte indiquant les limites
ethnographiques des Torgouts », fort utile au demeurant, clôt ce court mais fascinant recueil.
Mais qui sont ces Torguud /
Torgout dont les chants, selon Krueger, ne ressemblent à aucun autre ?
Les Torguud : une des plus
célèbres parmi les innombrables tribus qui constituèrent l’empire des Oirad.
D’eux sont issus les Kalmouks, littéralement « ceux qui sont
restés », ces Mongols qui, chassés par les guerres, fuirent la Haute-Asie pour
venir s’installer à l’ouest de l’Oural, sur la basse Volga, au bord de la mer Caspienne, dans ce qui est aujourd’hui la République de Kalmoukie, dans la
Fédération de Russie. « Ceux qui sont restés »… les autres sont
rentrés au pays, au Xinjiang. Parmi ceux-là, certains ont au cours du XXe
siècle traversé des frontières encore poreuses vers l’actuelle
province de Hovd en Mongolie. Ils y occupent aujourd’hui un district important, celui de
Bulgan : 11 000 habitants, trois écoles, une porte vers le Xinjiang chinois,
et le seul district rural à disposer d’un
aéroport avec vols directs vers la capitale (hors sites miniers). L’été, on y fait de superbes récoltes de mirabelles. L’hiver, comme
partout en Mongolie, il y fait froid.
 |
La route vers la frontière chinoise à Bulgan, fief des Torguud de Mongolie |
Les Torguud constituent donc
d’importantes communautés à la fois en Chine, en Mongolie et en Russie. D’un
groupe à l’autre, le partage des noms des anciens clans permet aujourd’hui à
ceux d’entre eux qui voyagent de se découvrir des parents d’un bout à l’autre
de l’Asie. En 2013, un groupe de chercheurs
Kalmouks invités à un festival oirad dans la province d’Uvs traversa la
frontière russo-mongole. Après un trajet de 15h de tortillard et de bus sans
suspensions, sitôt parvenus de l’autre côté des barrières, j’ai vu ces femmes,
ces hommes s’allonger et baiser le sol, avec une écharpe sacrée, après avoir
fait les libations rituelles. Pour ces Kalmouks, la Mongolie est la terre de
leurs ancêtres, la terre des Oirad. « Ceux qui sont restés »… Pour
certains Mongols, les Kalmouks représentent un mélange étonnant de traditions
mongoles et de culture russe ou du moins caucasienne, une sorte de parfait
panaché dont les ingrédients sont parfaitement discernables, un modèle d’étude
de l’acculturation à sa juste moitié.
Pour les Torguud de Chine, je les
connais trop mal pour en parler. Évoquons plutôt ici l’étonnante Princesse Nirgidma (Nirjidmaa)
et sa lignée glorieuse.
Son père était le prince Palta
des Torguud, issu d’une longue lignée aristocratique Oirad. Éduqué au Japon, il
fut gouverneur de la province d’Altai de 1908 à 1917, puis obtint un poste élevé
dans l’administration chinoise à Pékin. Polyglotte, ayant vécu à l'étranger et sensible aux évolutions du monde moderne, il s’attacha
à donner à ses enfants une éducation cosmopolite : c’est ainsi que son
aîné, Minjurdorj fut admis en 1915 à l’école des officiers de Saint-Pétersbourg
par faveur spéciale du Tsar. Le second fils, Tsedendorj, fut envoyé en
Allemagne d’où il revint au début de la Seconde Guerre Mondiale pour enseigner
l’allemand à Pékin, ce qu’il raconte dans son autobiographie Flaneur
im alten Peking, signé
de son nom chinois Ce Shaozhen.
Quant à Nirgidma (1907-1983),
tous ceux qui l’ont rencontrée (Frans August Larson en 1929, Henning
Haslund Christensen en 1932, Carl
Barkman en 1947, etc.) louent sa connaissance parfaite des langues (chinois,
français, russe, anglais) et sa grande culture qui porte aussi bien sur l’Asie
que sur l’occident. Elle reçut en effet une éducation raffinée à l’École du
Sacré-Cœur de Pékin, puis à Paris et Bruxelles, et épousa le diplomate français,
alors consul à Pékin, Michel Bréal. Tôt retirée des affaires publiques et de la
tourmente qui allait frapper la Haute-Asie dès les années 1920, elle put
préserver sa sérénité, son goût aristocratique et ses idées originales sur la
culture mongole dans un milieu cosmopolite lettré.
« She,
Nirgitma of the Torghuts, was a slender young woman, whose exquisite Parisian
clothes looked exotic against her dark Mongolian beauty. … She had a complete
and elegant command of the speech of western culture and to all my questions
she had apt answers. For fourteen hours we talked, and, as the hours went by,
her speech slipped more and more into Mongolian lines of thought. When we
separated to go to the starting-places of our respective caravans […] our
farewell words were spoken in Mongolian. » (Henning Haslund Christensen, Men
and Gods in Mongolia, Londres, 1935).
Personnage
méditatif et érudit, elle réfléchissait profondément, en ces périodes troublées
dont elle fut, par sa position, un témoin privilégié mais distant, au sens des valeurs de
l’orient et de l’occident, appelant à une compréhension de la culture et de la
spiritualité des peuples d’Asie par les Occidentaux. Voici par exemple ce qu’elle déclare,
dans un article de The National Geographic Magazine de 1932 qui lui est
consacré :
« You
are men of auto, railway, radio [Nirgidma continued]. You find this a backward
land, without roads, speed, a free press, a balanced budget, sanitation, or
familiar forms of justice. Hence you pity the Chinese. But they live in the
Celestial Kingdom, the center of all the world that counts. Your progress is
chaotic, at least in its impact on orientals, because its spiritual values are
not realized. We Mongols are emancipated. ‘A good horse and a wide plain under
God’s heaven’, that’s our desire. And we realize it. ».
Pour
moi, c’est dans cette démarche intellectuelle que s’inscrit la publication de son recueil de
poèmes, entre la nostalgie d’une culture et d’une enfance disparues dans le
siècle et la volonté de faire vivre sous d’autres formes, cosmopolites et profondément sensibles, la poésie de son pays.
 |
Manyard
Owen Williams, The National Geographic Magazine, Novembre 1932, vol. 62, n° 5,
planche 9 face à p. 568 |